Texte de Régis Durand 

in Art Press n°174, novembre 1992

Découvert à l’occasion du Mois de la photo 1986, le travail de Corinne Mercadier se construit dans la  discrétion et dans la rigueur d’une démarche spéculative ; je veux dire par là qu’elle ne cherche pas tant à produire des objets esthétiques spectaculaires, qu’à jalonner les étapes d’une méditation sur les choses et sur ce qu’il y entre elle (le vide). Et pourtant, il n’y a ni abstraction ni amenuisement du visible dans ses photographies. Au contraire, les « vues » sont parfaitement lisibles, presque familières (ce sont des Polaroïds agrandis). En même temps, il flotte en elles une indéfinissable étrangeté, le sentiment que le temps s’est arrêté ou que le monde est vu pour une cause indéterminée, sous un angle qui bouleverse jusqu'à la densité même des choses. Fragments
d’architectures et paysages ne sont pas pris dans une intention descriptive ils figurent les états successifs d’une pensée sur le temps et sur l’espace.

Dans les premiers travaux, cette réflexion empruntait la voie de la construction. Corinne Mercadier reproduisait sur des plaques de verre des détails de fresques de Giotto trouvées dans des livres de peinture (par exemple, la maison de l’Annonciation à Sainte Anne). Ces plaques étaient ensuite installées dans une petite construction - une sorte de castelet - et photographiées. Cette appropriation de la peinture n’avait pas pour objet la citation, mais l’analyse de la peinture : comment une lumière et un dispositif scénique (la perspective sous sa forme la plus ancienne) transforment quelque chose d’immatériel en énergie agissante. Analyser les composantes de la peinture : Corinne Mercadier est donc bien peintre, alors même qu’elle a renoncé à utiliser des fragments de tableaux anciens.
Aujourd’hui, elle travaille en quelque sorte « sur le motif », dans un lieu familier, au Polaroïd toujours, agrandi maintenant par le procédé de copie directe. Mais la peinture est plus présente que jamais, par le travail sur la lumière, la redéfinition des espaces et des masses qui s’opère par la couleur, et surtout par l’effort pour saisir quelque chose de ce qui sépare et structure à la fois le champ du visible, le vide entre les choses apparentes. On pense aux travaux récents de James Welling sur la mer, mais là où Welling s’intéresse davantage aux surfaces, à leurs variations de texture et de couleur, Corinne Mercadier interroge volumes et structures. Sans doute toute tentative contemporaine en direction de la peinture est-elle vouée à n’être que partielle – désenchantée, lointaine. Corinne Mercadier en réactive un aspect qui est pourtant un de ceux qui nous touchent le plus encore – non pas la représentation de quelque chose, ni le geste qui se mesure à cette tâche, mais l’aptitude à laisser
affleurer une myriade de souvenirs et de pensées.

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