Interview de Corinne Mercadier, Dans l’espace, dans le temps

Propos recueillis par Marine-Emilie Gauthier pour Evene.fr - Novembre 200

Présentée jusqu’au 17 novembre 2007 à la galerie Les Filles du Calvaire, l’exposition ‘Longue distance’ de Corinne Mercadier explore à nouveaux frais le champ de la photographie. Au travers de noirs et blancs singuliers, l’artiste propose une série sensible et mystérieuse où flotte un parfum d’étrangeté.
Pièces éparses d’un dialogue, les photographies et ouvrages de Corinne Mercadier posent des questions (‘Où commence le ciel ?’ en 1995) autant qu’ils y répondent, au long de paysages au format carré. A l’instar de ‘Une fois et pas plus’, qui interrogeait l’essence même de la photographie (2000-2002) en captant des instants fugitifs grâce à la rencontre entre des personnages anonymes et des formes volantes, couleur et noir et blanc restent un axe majeur de la pratique de Corinne Mercadier. L’artiste nous raconte deux ans de recherches photographiques pour parvenir à cette très belle série tout en noir et blanc.


Comment avez-vous débuté en photographie ?

J’ai commencé à faire des photographies d’une façon un peu marginale puisque je faisais du dessin, du pastel sur toile. Puis j’ai photographié au Polaroid SX 70 un bassin qui était sous mes fenêtres pendant deux ans, et le côté immédiat, amusant et unique du Polaroid m’a beaucoup plu. Finalement j’ai commencé à photographier des cartes postales qui représentaient des peintures de Giotto. L’idée de deux temps photographiques, de deux images, a fait son apparition. Et puis j’ai fait moi-même les premières photographies. Et j’ai continué à travailler comme ça, avec des couches d’images, jusqu’à aujourd’hui. Mon parcours de photographe commence donc avec un apprentissage minimum puisque le Polaroid est un appareil grand public. Il n’y a pas besoin de savoir grand-chose. Et petit à petit j’ai appris ce dont j’avais besoin.


A quoi correspond ce processus de création des images ?

A chaque nouvelle série, chaque nouvelle suite, je m’interroge sur ce processus de photos et sur la nécessité de faire une chose si compliquée, si lourde. Mais, pour moi, la première photo correspond vraiment à quelque chose de l’ordre de la captation comme un spectacle, ou une danse. Et lorsqu’il y a immobilisation de la scène, c’est un potentiel nouveau que je vais pouvoir réutiliser, comme une matière première. Surtout que je construis beaucoup de polyptiques et cela crée un véritable rapport entre les images. C’est vraiment important pour moi, comme si la deuxième “couche” était la véritable image.


En 2005, lors de votre rétrospective à la galerie Les Filles du Calvaire de Bruxelles, on avait pu voir le commencement de ‘Longue distance’. Quelle est l’histoire de cette série ?

Cette série est un grand changement par rapport aux précédentes. Les images sont toutes rectangulaires alors que les autres utilisaient l’ensemble d’un Polaroid SX 70, ici ce n’est qu’une partie. Je suis passée au noir et blanc complet, avec des tirages barytés très classiques finalement. Il n’y a plus de couleur du tout. Et puis il y a un travail sur l’espace différent de tout ce que j’ai fait avant. Cette série est très particulière aussi parce qu’il y a beaucoup plus de liens avec le cinéma, en particulier avec l’idée d’un prélèvement, comme un arrêt sur images. Le film ‘La Jetée’ de Chris Marker m’a beaucoup marqué, justement parce c’est un film d’images fixes, à part un clin de cil de trois secondes. Ce rapport au cinéma est devenu fondamental. Il me semble que la série finie a évolué vers quelque chose de l’ordre de l’abstraction en photographie. Les sculptures en tissu que je place dans mes photographies sont comme des dessins dans l’espace.


A quoi êtes-vous parvenue avec cette série ?

J’ai eu beaucoup de mal à saisir ce que j’étais en train de faire, c’est bizarre… mais c’est comme ça ! Le sens de ce que je faisais m’a beaucoup échappé dans cette série. J’ai fait beaucoup d’images à côté, mais je ne les ai évidemment pas toutes utilisées. Dans ‘Longue distance’ la profondeur a une grande importance. Mais ce que j’ai compris et qui est essentiel, c’est que pour le spectateur, il en résulte une impossibilité à entrer dans les oeuvres.



C’est particulièrement le cas dans la photographie ‘Années-lumière’


C’est la première de la série. C’est la seule qui ne soit pas posée et qui a déclenché le noir et blanc, le format, et qui m’a donné l’idée générale à poursuivre. Il y a cette idée que tout le monde est occupé, nous tourne le dos. Tout est suspendu, on ne sait pas où, on ne sait pas quand. Du coup, le spectateur n’est pas autre chose qu’un spectateur. C’est vraiment une série à voir. Ces photographies sont une fenêtre, mais sur quelque chose d’inaccessible.


Et ‘Le Huit envolé’, pièce phare de l’exposition ? Pouvez-vous nous raconter son histoire ?

On m’a commandé un travail qui serait exposé dans l’Octogone funéraire de Montmorillon, près de Poitiers. C’était tellement beau que j’ai eu envie de créer une pièce spécialement pour ce lieu, plutôt qu’une exposition où mes photos seraient posées par terre, puisqu’on ne peut rien accrocher au mur. J’ai commencé un carnet de travail imprimé que l’on peut voir dans l’exposition. Puis l’idée du 8 s’est imposée… Si on regarde une suite de nombres, et si le 8 s’envole… il devient le signe infini. Cette pièce serait donc un retable articulé, en métal avec un dos peint et des sculptures en 8. Même si j’intègre mes sculptures dans mes photographies depuis quatre ou cinq ans, ici c’est un peu différent. La prise de vue s’est déroulée comme un tournage, j’ai engagé une danseuse pour faire vivre les sculptures. Et puis c’est devenu quelque chose de très précis, le volet de gauche serait un 8 blanc, au milieu un infini noir… Le texte qui est derrière provient de toutes les notes que j’ai prises, des bouts de phrases qui me sont venues en travaillant. La phrase principale c’est “S’évader de la suite des nombres.” C’est ce que fait le 8 quand il devient infini. Ceci dit, il vaut mieux être un petit 8 qu’un grand infini… C’est un peu la définition pour moi de ce que c’est qu’être humain.


Que représentent les sculptures dans vos photos ? Des oeuvres à part entière ?

Ce sont des sculptures en tissu, molles, que je couds moi-même, un peu comme des “super-vêtements”, en organza, en fibre de carbone, etc. Elles sont rigidifiées pour pouvoir voler. Quand elles sont transparentes, l’idée c’est que leurs ombres puissent être équivalentes dans la photo. Vu de mon coté à moi, ces pièces de tissu sont comme des pièges à lieux et à temps, à espace et à temps… Cela fait ressortir l’humanité des personnages à coté. Mais même si elles sont belles, ce sont des à-côtés de l’oeuvre, elles sont tout à fait “invisibles”. L’oeuvre c’est la photo. Les sculptures sont comme des costumes et les lieux sont comme des décors.


Et la suite ? Quels sont vos projets ?


Mes projets sont très techniques pour le moment puisqu’il n’y a plus de Polaroid SX 70. La pellicule périmée qui me reste n’est pas vraiment utilisable, ou alors pour s’amuser. Il faut que j’adapte ma façon de faire, ce qui va sûrement occasionner des changements que je ne maîtrise pas. Je vais poursuivre cette idée que j’ai utilisée récemment dans ‘Double Twist’, de dessin dans l’espace qui le révèle. Il y a aussi cette série que j’ai réalisée dans des marais salants abandonnés. Ça, je n’ai pas fini… Mêler des sculptures souples, des personnages et des lieux qui portent en eux-mêmes des traces.


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