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Extrait de l'entretien avec Magali Jauffret (in Corinne Mercadier, Editions Filigranes, 2007) « Que devient le lien avec l’autre quand vous le voyez de dos? » vous demandiez-vous en réalisant votre dernière série, Longue Distance . Et vous évoquiez la sensation existentielle d’effleurer quelque chose de dangereux qui vous fait regarder autrement la vie quotidienne… - « Je pensais à Années-Lumière, la première photographie de cette série en cours. Je me trouvais un soir sur une plage familière. Un territoire étrange avec sa montagne de sel et sa voie de chemin de fer. Soudain, apercevant mes proches de dos, j’ai eu la révélation qu’ils étaient l’autre face du monde. J’ai réalisé, de loin, que je m’excluais d’eux et de la scène. Quelque chose de grave s’est installé. Ce n’est pas moi qui me sentais grave, mais j’éprouvais un sentiment de vraie solitude. La lumière a donné alors à cette scène une qualité d’image vivante qui m’a fait passer à l’acte, et prendre la photo. Jamais, d’ailleurs, je n’aurais imaginé qu’elle aurait une telle intensité dramatique, qu’elle serait aussi loin de moi. - Aussi loin ou si près ? - Cette photo a fait surgir la certitude de la séparation. Ils sont là tout près, tournés innocemment vers le lointain. Pour moi, ils regardent la limite de ce moment et figent le partage du temps. J’ai fait cette image, comme si j’étais seul témoin d’un temps et d’un espace en suspens. On peut dire que cette photographie est un moulage. - D’où vient cette sensation que, dans votre œuvre, le temps de fabrication repose dans l’image ? - J’ai commencé, dans les années 80, par photographier des reproductions de peintures au Polaroid SX70. Je cherchais à créer un écart avec des œuvres connues, à jouer avec l’ombre et la lumière. Puis, j’ai rephotographié mes propres photographies. Ce sont donc des images constituées de strates : la première photographie, puis le Polaroid et, enfin, l’agrandissement, dernière étape, la seule qui soit montrée. -Ce tirage original est pour moi une captation de la scène. Il en montre à la fois trop et pas assez. Si je passe du Leica au Polaroid, c’est pour perdre de la définition, contraster, distordre l’image première. Je l’éclaire, je la cache. J’ai besoin des défauts de la pellicule pour que la photo devienne presque une image mentale. Il y a aussi l’immédiateté du résultat qui compte dans mon intérêt pour le Polaroid. Très différente de l’immédiateté du numérique : la photo s’est développée sous nos yeux. Et puis il a un grain, une gamme de couleurs qui lui sont propres. - Justement pour une fois je n’ai rien cherché, rien mis en scène, mais j’ai été saisie par la sensation de la distance qu’on peut ressentir avec son monde le plus proche, soudain étranger. Avec le recul, je peux dire que j’ai été arrêtée dans mon travail par cette image, que j’ai changé d’orientation. Elle est arrivée comme si elle était le premier photogramme d’un film qui continue de se faire puisque la série Longue Distance n’est pas terminée. |
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Extrait du texte d'Armelle Canitrot
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