D’emblée, l’impression s’impose, avec évidence. Même s’il n’est pas si aisé de préciser avec exactitude ce qui la motive : la reconnaissance d’une écriture limpide et précise, et pourtant curieusement elliptique ; une impression de simplicité et de clarté, et pourtant d’une rare densité et profondeur ; la sensation de vivre un moment tout à la fois unique et particulier, et pourtant curieusement proche et familier ; un sentiment d’étrangeté silencieuse et calme, et pourtant sans artifice ni artificialité. Soit une façon extrêmement personnelle de donner de la lumière, de la valeur et de la nuance à ce qui arrive dans la vie comme dans le voir. Ainsi nous apparaît l’œuvre de Corinne Mercadier, dont l’ampleur et l’importance ne sont plus à démontrer ; de même son apport spécifique et significatif au champ photographique contemporain.
La disparition récente du Polaroid aurait pu signer le coup d’arrêt de son travail photographique ; il n’en est évidemment rien, ses travaux récents en témoignent. D’une part, la production plastique de Corinne Mercadier compte plus d’une discipline et plus d’une écriture : la pratique du dessin en est une, discrète mais essentielle. Et c’est sans aucun doute à partir et vis-à-vis du dessin que s’est toujours définie sa pratique photographique.
D’autre part, de série en série, cette dernière s’était progressivement ouverte à d’autres problématiques que celle propre au Polaroid, en particulier à partir de la série Une fois et pas plus, et surtout de la Suite d’Arles. Structurées selon des successions de lignes horizontales juste perturbées par des éléments flottants – sculptures référant à des enveloppes textiles, formes articulées simples et tendues, objets réduits à des volumes géométriques essentiels, privilégiant le noir et blanc, ses images se sont ainsi construites non plus sur des blocs de temps et des moments d’espaces mais sur des temporalités successives au cœur d’un même espace, à l’instar des plans réguliers d’un théâtre à l’antique. Parfois, un chœur de spectateurs assiste d’ailleurs à la scène qui se déroule devant leurs yeux, ou plutôt aux actions parallèles qui s’y développent sans que l’on puisse savoir si celles-ci sont progressives, simultanées, synchronisées ou consécutives. Dès lors, chaque forme, chaque volume, chaque silhouette, chaque geste semblent jouer un rôle – y jouer leur rôle – au sein de ce lieu de la photographie dans lequel Corinne Mercadier les a plongés.
Hors du Polaroid, ces principes n’ont fait que s’autonomiser et gagner en densité et en profondeur, sinon en métaphysique.
À l’instar de la série Black Screen qui s’attache à des espaces délaissés dont la peau des murs ou la surface des objets sont rendues presque phosphorescentes. Comme si, toute activité humaine ayant quitté les lieux, ceux-ci reprenaient vie dans leur enveloppe architecturale retrouvée, réappropriée, une vie tout à la fois calme et intense. Et tout ce qu’ils avaient conservé en eux-mêmes, ils semblent alors le diffuser selon une lumière inconnue, irradiante, ni vraiment diurne, ni vraiment nocturne, presque lunaire.
Dans la série intitulée Solo, entre des gestes ultimes de cette relation entre l’être humain et l’espace, vont ainsi se manifester ces formes abstraites, ces figures étranges qu’avait déjà explorées Corinne Mercadier dans Une fois et pas plus, La suite d’Arles, Longue distance et Le Huit envolé. Comme s’il s’agissait, à l’intérieur d’une dualité éternité/événement, décélération/accélération, résistance/abandon, d’étirer l’espace pour mieux souligner l’intériorité de ces silhouettes perdues qui soliloquent dans le vide, et d’étirer le temps de par cette présence imprévue d’un objet en train de défier la gravité ; à l’écart entre cet effet de réel et le ou les protagonistes correspond bien évidemment la distance intérieure entre l’être humain et ses interrogations, ses doutes, son obstination, ses rêves, ses désirs ou son destin.


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