Contrainte de renoncer au Polaroid SX70 faute de fabrication de papier, Corinne Mercadier invente une nouvelle esthétique avec les outils du numérique. L’essai est transformé et son univers poétique redéployé

Il faut avoir longtemps scruté au-dedans de soi pour voir ce qu’elle voit, et attraper au vol l’instant aigu comme une fièvre. Une petite fille dans une forêt court au-devant d’une sorte de robe d’organdi soulevée par le vent. L’obscurité, comme l’oubli, rogne un coin de l’image. On la regarde, et on se souvient. À folle allure, l’enfance submerge. « Une fois et pas plus ». Cette fois est aussi la nôtre. Sans doute Corinne Mercadier, 58 ans, professeur d’arts plastiques dans un collège parisien, artiste formée à l'Université d’Aix-en-Provence, craignait-elle de perdre cette poésie si singulière lorsque vint à manquer la pellicule Polaroid SX 70. Le numérique s’est imposé, malgré elle. « Je n’avais pas le choix. Des images étaient en moi. Il fallait qu’elles existent », dit Corinne, sa voix douce et claire. Trois années de recherches se sont écoulées, chargées de doutes et de peurs. « Tout d'abord je ne pouvais que dessiner. Chaque dessin est un possible, un rêve ». Des carnets noircis d’esquisses et de croquis, de notes et de citations des poètes alliés – Nerval, Rilke, Kafka - , de mises en garde aussi - « Attention à la présence physique des éléments! Le symbolique n'est pas plastique en soi», note Corinne. Autant de tours et détours qui lui ont permis de trouver son identité, de s’approcher au plus près de ses visions et de leur donner corps. « En autodidacte, j’ai appris à retranscrire la matière de mes dessins avec les outils numériques. Je savais ce que je cherchais ce qui m’a permis de ne pas me noyer dans une technologie extrêmement performante. »  Aux tons pastel des Polaroids, qui étaient des captures d’une première photo faite au Leica, dans lesquelles Corinne cherchait à « perdre le maximum de définition pour créer le mystère », se sont substituées des couleurs désaturées et assombries ainsi qu’une définition d’une précision sans faille. À l’intimité des premiers paysages se sont substitués des espaces rigoureux et froids, « moins intimes, plus universels ». Pourtant, les images des séries Black Screen et Solo, qui inaugurent cette nouvelle ère numérique, n’en sont pas moins étranges. Plus encore, peut-être. Car, dans la crudité de leur définition et l’obscurité de leur couleur, elles délivrent une charge de véracité autant que d’irréalité qui ne peut que semer le trouble. C’est cette atmosphère inquiétante, où la nuit irradie, qui crée un décalage avec le réel. « Comment cela se fait que la poésie traverse tant de précision ? » dit Corinne, elle-même surprise. La réponse est dans la lumière sans doute. Une lumière qui est aussi silence et absence. « J’ai élaboré la lumière de ces photographies en dessinant et en écrivant. J’ai une attitude de peintre face à la photographie. Je peux revenir sur une image six mois s'il le faut. En revanche, je ne fais jamais de collage ou de montage numérique. Chaque photographie est une scène qui a eu lieu. »    D’une image l’autre, les mêmes hantises resurgissent. La solitude -  paysages désertiques et silhouettes énigmatiques. L’abstraction - espaces vides, objets volants qui sont « comme des dessins dans l’espace ». La géométrie - empreintes précises des ombres, toile de fond noire… « C’est la nuit qui continue. Et même si ce n’est pas la nuit, on ne sait pas si c’est le jour », dit Corinne Mercadier qui poursuit l'exploration de l’espace du dedans, en direction de ce que Michaux appelait « les lointains intérieurs ». Car de quoi s’agit-il si ce n’est d’un voyage mental dans l’inconnu, ou, plus certainement, dans l’insoupçonné ? « Je lutte contre l’immensité, l’infini, l’anonymat et, pourtant, c’est la matière de mon travail. C’est captivant, car c’est une peur mêlée de désir ». Les images de Corinne Mercadier livrent quelque chose d’immuable et d’étrangement humain en faisant l'épreuve du dénuement et de l'aléatoire. Son œuvre est une autre fable des origines.

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