Si les photographies de Corinne Mercadier sont en quête permanente de la saisie de moments harmoniquement parfaits, c’est que se tenir debout sur le pont flottant du ciel est l’affaire d’un instant rare, d’une fraction de seconde inouïe, d’un petit miracle de composition éphémère, avant que tout ne se désordonne à nouveau.
Pour faire apparaître l’espace et le sculpter, la photographe utilise des objets lancés, révélant par leur danse imprévue la puissance de structures géométriques unissant en un même suspens l’air, la chose et l’être.
Au hasard donc, et à l’intelligence du boitier de vision, d’inventer et capturer des points de présence formant lisière entre le terrestre et le céleste.
En images, Corinne Mercadier bâtit des scènes, qui sont des théâtres d’apparition, des possibilités d’éveil, de réveil et de stupeur.
Ce sont des planètes intérieures, des glissements de silences, des songes habités par des spectres de chair.
Sur des sables inconnus, des funambules jouent avec des balles qu’ils ne toucheront jamais.
Il y a dans l’œuvre photographique de la grande dame rieuse tout un monde de formes simples, qui sont des configurations mentales archétypiques, des cercles, des cubes, des octaèdres, comme autant de pyramides énergétiques construisant des passages d’allègement.
Ici, tout danse et se fige, tout meurt et ressuscite, sans cesse.
Tout est franges, bords d’abymes, voisinages en tensions résolues.
Apparaissent un matin, sous les paupières encore closes, comme chez Botticelli, des rais de lumière qui n’ont pas de source, du pur manifesté par-delà la joie des artifices du jour.
Un dais d’or se détache d’une fresque de Giotto à Padoue, c’est une arche d’accueil pour l’inconnaissable.
L’histoire de l’art – Piero della Francesca, les primitifs de la photographie, La Jetée de Chris Marker, les expériences de Francesca Woodman – est pour l’artiste de nécessité un trésor d’annonciations, voilées ou non.
Un ange s’approche, porteur d’une nouvelle terrifiante, éblouissante, mais intraduisible en mots.
Tout est alors à reprendre de ce qui avait été compris jusque-là. Il faut se mettre au travail, ouvrir les archives, déposer sur le mur de l’atelier le fruit d’une vie de recherches, et avancer à neuf dans le labyrinthe.
Monte l’espérance folle d’une vita nova, d’un départ absolu, d’une chute ascensionnelle, et le besoin d’imaginer une faena inédite.
Polaroids, Glasstypes, images d’images, sont des traversées du temps, de la mort ridicule et respectable, des façons d’appeler le passé, et l’avenir peut-être, au secours du présent.
Les œuvres de Corinne Mercadier s’imposent comme des drames sans anecdote, joués avec beaucoup de légèreté.
Des personnages se disposent dans un théâtre de plein air, très chics comme chez Marguerite Duras, hiératiques et solitaires. Ils se frôlent sans se regarder, titubent un peu.
L’artiste les observe attentivement, leur jette quelques étoffes que le vent s’amuse à déployer, appuie sur le déclencheur.
A la photographie maintenant de témoigner du secret de leurs liens.
Comment appellerait-on le hasard après le hasard ?

Fabien Ribery le 4 juin 2018

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