L’anthropologue de la culture hongrois Walter Sonkád a eu la lumineuse idée d’étudier le rapport que nous entretenons à l’art en se penchant sur le “livre d’or”, fameux registre mis à la disposition du public dans les expositions. L’objet s’inscrit dans le protocole culturel tout en étant soumis aux caprices de tout visiteur - on y trouve pêle-mêle des éloges, des insanités, des messages personnels, quelques dessins ou bien encore des adresses exotiques -, c’est un véritable cadavre exquis qui révèle notre imaginaire critique de la façon la plus inattendue. La thèse de Sonkád se conclut sur deux remarques. La première est qu’une telle littérature vernaculaire (il a dépouillé pas moins de 10 000 volumes entre 2000 et 2016), contient parfois des notations érudites à faire pâlir d’envie un critique d’art.

La seconde remarque vise à constituer les livres d’or en un véritable genre littéraire. Car Sonkád a comparé les meilleurs pages de ces milliers de volumes, et il lui est apparu non seulement que la graphie révélait des auteurs récurrents, mais que ces morceaux choisis se répondaient et se suivaient parfois, formant un véritable opus. Il y aurait donc, toujours selon Sonkád, un genre et des auteurs jusqu’alors invisibles dans la littérature artistique. Au point que l’anthropologue a décidé, pour répondre à la dénomination de littérature “grise” réservée aux travaux universitaires, de parler en l’espèce de littérature ”dorée” faisant explicitement référence aux fameux livres.

Nous proposons ici de nous inspirer de la thèse de Sonkád et de retranscrire en manière de préface quelques passages extraits des livres d’or des expositions récentes de Corinne Mercadier. On nous permettra une observation : la plupart de ces auteurs invisibles ne s’adressent pas directement à l’artiste, mais bien comme s’ils écrivaient pour être lu par l’un d’entre-nous.

 

 


“Nocture et céleste, voila ce qui qualifierait l’œuvre de Corinne Mercadier. Mais les lieux et les scènes représentés ne répondent à aucun genre conventionnel qui ferait de cette nuit et de ces horizons relevés un simple décor ou une suite de paysages. Des scènes où la gravité semble souvent ne plus régir le monde, où les corps et leurs enveloppes s’échappent, voilà ce que  nous percevons. S’agit-il seulement de visions ? Ou d’enregistrement de phénomènes observées lors d’expériences spirites ? De rituels indéchiffrables ? Ces images sont en tous les cas des rapports entre une action, un lieu et un moment particulier, c’est-à-dire une expérience de l’unité.

Daniel, Livre d’or 1

 

“Tout l’art de Corinne Mercadier est dans ce petit dessin où une ligne blanche délimite un périmètre et, plutôt que de venir achever sa course en un trait qui réunirait la ligne en une figure géométrique, s’évanouit en un motif de fumée. Cette fumerole qui échappe à la clôture, c’est l’effluve qui répond avec son dernier mot à l’ordre de la géométrie. Regardez maintenant les images de Corinne Mercadier, et vous trouverez cette double polarité qui fait de ses motifs et de ses scènes, pour tout dire de son atmosphère, quelque chose de fluidique ou de géométrique, le diaphane et la précision, l’aérien et le terrestre; n’y-a-t-il pas aussi, dans l’histoire de l’art dans le monde, dans la vie, ces deux univers qui s’opposent et que les artistes du tournant du XXe siècle ont réunis ? Chez Kandinsky ou chez Malévitch pour ne rien dire de Mondrian : une culture spiritualiste (théosophique à l’époque) qui guide la palette des peintres vers la tache, l’expansion et un contre-ordre qui est pur trait, figure géométrique, grille, lacet, carré ou losange ?”

Léa, Livre d’or 7

 

“Madame, ma grand mère assista en 1913 à l’opéra zaoum “Victoire sur le Soleil” donné au Luna Park de Saint-Pétersbourg, elle me l’a décrit avec des mots dont je retrouve maintenant l’équivalent dans vos images, je vous en remercie”

Katharine, Livre d’or 2

 

“Nous ne devrions rien voir ou presque de toutes ces scènes, mais l’art de Corinne Mercadier consiste, à partir de cette impossibilité (passage illisible), de faire exister un monde. Son art est en réserve comme on le dit d’une façon de peindre en construisant le motif à partir de ce qui est laissé vierge par l’artiste.”

Paul, Livre d’or 3

 

“Il y a donc un paradoxe dans l’art de Corinne Mercadier : nocturne et céleste, nous ne devrions y décerner à peine les motifs qu’elle enregistre dans ses mises en scène, mais il y a une lumière très particulière qui est sa manière d’obscurcir, car l’artiste n’enregistre pas une nuit, elle en créé les conditions. Cette luminescence est si particulière qu’elle caractérise une sorte de temporalité durant laquelle le hasard peut produire ses effets. Une lumière qui n’est pas non plus celle d’un clair de lune. Non, cette lumière est celle des éclipses. Corinne Mercadier compose à la lumière des éclipses”

Dany, Livre d’or 7

 

 “Qui voit ? ce que nous font voir les images de Corinne Mercadier ?  Car à n’en pas douter ces images ne sont pas de celles qui traduisent la singularité du regard d’un artiste opérateur, cet “empire du regard” qui gouverne une photographie d’auteur classique. Certes, on rétorquera que ces images composées, jouées, maintenant un subtil équilibre entre préparation et impréparation – ces images “performées” comme les appelle un historien d’art dont le nom m’échappe– appartiennent à une puissante tradition longtemps refoulée par le modernisme, qui fait de la photographie un art de tableaux vivants. Mais cela ne fait que répondre partiellement à l’énigme des images de Corinne Mercadier. Leur singularité traduit un monde  à la fois étrange, onirique, plastique et chorégraphique, on y décèle la saveur des performances, l’inquiétante étrangeté de rituels et de cauchemards.”

Farida, Livre d’or 2

 

“La nature optique de ce qui est montré : là est l’enjeu, lumière et distance, on y découvre que nous voyons, de loin, flou, sombre, irradié, comme au travers d’yeux malades, de machines radiographiques, de lunettes d’optiques. À qui sont ces yeux : y répondre donnerait la clé de “que voyons-nous ?” quel est le sens de ces rituels ?”

Youri, Livre d’or 6

 

“Chère Madame, cette année j’étudie à l’université, l’époque des Lumières, en France, et le genre de la fable philosophique. J’ai beaucoup aimé votre univers qui me rappelle Micromégas de Voltaire, ce géant qui vient sur Terre et regarde ces minuscules humains; et puis j’ai pensé à Gérard Manset, à la chanson “Comme un légo” écrite pour Bashung.”

Andrea, Livre d’or 4

 




Ces quelques passages contiennent des remarques auxquelles on ne peut que souscrire. Résumons-les maintenant : au-delà de l’hermétisme des scènes composées c’est l’obsession de l’artiste pour un climat d’éclipse qui est affirmée, tout comme une référence appuyée aux avant-gardes du début du XXe siècle (le suprématisme notamment), et plus profondément encore, les auteurs convergent vers l’idée que ce qui est donné à voir n’est pas le regard de l’artiste elle-même sur ce monde étrange, mais la traduction du regard d’un être imaginaire. Voilà qui nous éclaire en effet, et nous plonge un peu plus dans l’incertitude, et c’est bien le signe d’une œuvre profonde.

_________________

Précédent 2 / 19 Suivant