Jean Arrouye, île illusoire

Citations extraites de Dreaming Journal, éditions Filigranes, 1999
Texte paru dans la revue AKOZ, février 2001
Jean Arrouye est enseignant en sémiologie de l’image, Université de Provence

Lumière instable, rideaux de pluie, notations d’un poème qui semble commenter l’un de ses Glasstypes, où l’on peut voir un rideau de pluie et de lumière mêlées s’abattre sur une chaîne de montagnes escarpées qui se découpent à contre-jour.
A droite et à gauche de la zone de pluie qui va en s’évasant à mesure qu’elle se rapproche du sol, laissant supposer de violents remous de vent d’orage sur les reliefs, le ciel est d’un bleu violacé intense tels que sont parfois au crépuscule, sous les tropiques, le ciel nuageux et la mer s’accordant en ton à son sombre compagnon. Cette couleur enserre la trombe pluvieuse et la chaîne montagneuse nimbée d’une aura lumineuse et s’étend sur tout le bas de l’image, sur près d’un tiers de la hauteur, de sorte que le spectateur se trouve, visuellement, imaginairement, dans la situation d’un navigateur qui, venant du large, verrait surgir à l’horizon la découpe d’une île volcanique. La silhouette tronconique de certaines de ces montagnes, la verticalité, comme d’un rempart né de l’effondrement des laves, des parois des parois d’autres hauteurs poussent à cette interprétation.
à l’intérieur de sa propre lumière
En fait rien de tel n’a été photographié par l’artiste qui n’a répondu à aucune Invitation au voyage et, si rideau il y a, ce n’est que rideau de tissus léger soulevé par quelque courant d’air et habité par la lumière qui entre par la fenêtre qu’il cache, tandis qu’à sa lisière inférieure, l’ombre s’amasse irrégulièrement au creux de ses ondulations. Si un objet si trivial peut, comme on l’a vu, ou cru voir, faire illusion et susciter l’apparition d’une île imaginaire, c’est que, explique Corinne Mercadier, lorsqu’un objet devient occasion de Glasstype, « il est photographié à l’intérieur de sa propre lumière, seul dans un espace vide, hybride minéral, animal, architectural, transversal ».

La diversité des hybridations possibles ne se limite pas à cette liste donnée par la photographe : le rideau photographié est  devenu minéral, mais aussi pluvieux, atmosphérique… Si ainsi «  les  choses  les plus ordinaires se recomposent en nouvelles choses étranges », comme le dit encore Corinne Mercadier, c’est que le Glasstype consiste à « arracher du temps. Arracher de la lumière. Arracher de la musique », arracher du temps au temps de la prise de vue, de la lumière au spectacle photographié, de la musique au mutisme des objets.
L’image obtenue est donc d’une certaine façon, intemporelle, surnaturaliste eût dit Baudelaire, et sa musique, évidemment de l’ordre des correspondances, variations de teinte, contrepoint du noir, fluctuation harmonique de la frange de lumière…

métamorphose photographique
Un Glasstype résulte donc d’une double action : l’une, volontaire, lors de sa création, de « désillusion de la photographie comme image de », ainsi que dit sans ambages Corinne Mercadier, l’autre, à sa réception, de consentement au pouvoir d’illusion de formes et de couleurs purgées de leur habituel fardeau mémoriel.
Ainsi le rideau se soulevant découvre une île rêvée,
« Une image de la pensée
d’un ailleurs fait des représentations que l’on en a - monde mental. »
Cependant, cet être d’imagination que le spectateur croit reconnaître dans le Glasstype n’est pas le produit de sa seule fantaisie. Il lui a été suggéré, du moins rendu possible par l’agencement prémédité de ces images dont leur auteur veut qu’elles soient des « photographies des rêves », sans préciser s’il s’agit des siens ou des nôtres.
Dans son journal, l’artiste note : « Je veux en ce moment aller à la recherche de la lumière comme extrême et premier sujet de la photographie, de la couleur comme couleur et de la fiction comme fiction… ».
La fiction est rendue possible par cette recherche d’une lumière qui transfigure ce qu’elle révèle et par l’élection de cette couleur bleu  violacé, couleur du rêve et du regret confondus, qui permet, simultanément, que le rideau devienne de pluie  et que l’île de rêve reste incluse dans sa frange de l’objet casanier.
« Identités en transit », donc, comme note  la photographe. Mais transit purement  visuel,  métamorphose essentiellement photographique, rêve qui n’est possible que les yeux ouverts. Les mots sont peut-être utiles pour en parler. Ils ne servent à rien pour y entrer.
Corinne Mercadier le dit clairement :
« Du monde immense
des histoires rêvées
flottent encore
paroles muettes
images floues
Le mot qui les décrirait
S’éloigne
L’image qui les retiendrait
Est tout près ».

Le temps du silence est venu pour que se découvre et s’éprouve la poésie muette du Glasstype.


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