Magali Jauffret, Des rêves éveillés

L’Humanité, 26 mars 2002, à l’occasion du Prix Altadis 2001

Les grandes images noir et blanc, format polaroid, de Corinne Mercadier montrent des personnages confrontés, dans la nature, à des objets volants identifiés comme autant de vêtements, linges, voiles poussés par le vent. Une gosse qui court dans une forêt semble vouloir échapper à la menace d’une chemise de nuit immaculée aux manches longues tentaculaires. Un homme qui fait son jogging semble encerclé, mais peut-être, après tout, n’est-il qu’accompagné, par la présence enrobante, inquiétante, hitchcockienne, d’un Organza noir à la consistance ailée, plumée. Un homme, tournant le dos à la mer, n’a plus sa tête.
Elle a disparu, happée par un linge blanc en forme de tulipe…ou de champignon atomique. Un spectre se déplace sur la dune, prend une consistance de mariée et, pourtant, l’ombre du deuil plane. La photographie comme destin, comme catastrophe.
Ainsi vont les images de la série intitulée « Une fois et pas plus », qu’au moyen de ces lâchers éphémères d’étoffes qui s’abattent devant l’objectif, l’artiste donne consistance aux failles, aux fantasmes, aux phobies de tous et de chacun. On est dans l’humain jusqu’au cou, dans un monde fantomatique où les ombres sont décalées, où l’immatériel devient  présence charnelle, où l’impalpable se manifeste, où les symboles se forment,, entre visible et invisible, entre l’ici et l’au-delà. Il faut le dire : ces photographies nous font passer de l’autre côté du miroir, parviennent à créer l’espace irrationnel du rêve. Elles manifestent moins une idée qu’elles ne sont cette idée elle-même. Autant dire que le mouvement surréaliste s’est trouvé là une postérité.
Ce nouveau travail, qui fait le deuil de la couleur, de l’écrit, qui convoque le hasard avec le vent, vient de loin. Il n’aurait pu voir le jour sans les prises de vue répétées et fondatrices, au polaroid, d’un bassin du XVIIIème siècle qui trônait sous les fenêtres de l’artiste. Sans  aussi, peinte sur verre, la représentation du genou de la petite servante, dans l’annonce à Sainte-Anne, de Giotto. C’est l’époque du dessin, des cartes postales, d’un bric-à-brac d’objets, de découpages, de cadrages, de fragments isolés photographiés en provoquant des ombres, en bricolant avec de la ficelle. Le mystère du procédé prend encore le pas sur ce que l’auteur veut représenter. Mais Corinne Mercadier, toute à son désir de révéler « la face diurne des choses visibles », explore déjà l’univers du ciel, des constellations, part à la recherche d’un espace, d’une lumière. Créant un monde, elle en défriche les racines. Arrivent les « Paysages ». Se demandant « où commence le ciel, », elle entraîne dans son sillage poétique et Bernard Plossu et Alain Fleischer. Elle sait que de ses images, le mystère, des questions doivent surgir, que si rien ne manque, ça ne l’intéresse pas, qu’ elle   gardera par contre, celles que « les mots ont lâchées, qui créent un fossé, qui parlent de ce qui est entre les choses, du vide, celles qui tirent sur un fil ».
Puis surgissent, somptueux, tels des éclairs, les « Glasstypes ». Photographie et verres en un seul mot. Des objets, photographiés comme à l’intérieur de leur propre lumière, dégagent aura, magie et flottent, comme  visités. L’artiste rêve ses images. La série « Intérieurs », elle, se poursuit. La femme, au four et au moulin d’une vie de compagne, de mère et d’enseignante, arrive à vivre ses idées. Entre-temps, géométrie et polyèdres sont arrivés en force. Les filtres, eux, se sont multipliés comme autant « d’empêchements à voir pour mieux voir ». La photographie s’est définitivement imposée. La fabrication d’une image par l’appareil n’est-elle pas la plus proche de celle  produite par l’œil ?
Sur les murs de la galerie Liliane et Michel Durand-Dessert, ça y est. La géométrie
Dure et l’informe se rejoignent. Les sculptures rencontrent l’espace de la vie. La déchirure de la mort, elle, rôde toujours dans une ambiance très cinématographique. Qu’importe ! Tout se passe comme si ce  travail sur l’intérieur permettait à l’artiste de vivre d’autant mieux l’extérieur. En coulisses, d’ailleurs, les prises de vue réalisées le temps des vacances sont ludiques, joyeuses. L’atelier de Corinne Mercadier n’est pas triste non plus. Les strates des travaux antérieurs y sont là déposées. Et aussi l’ordinateur, des patrons, des robes-échelles, des vêtements volants comme des peaux, ce qui fait marge, cul-de-sac, et tous les ratés dont elle fera quelque chose un jour…
Corinne Mercadier tutoie dans son monde les Américains Francesca Woodman et Ralph Eugene Meatyard.


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