Michele Moutashar, le vol des phylactères

D’Arles, si définitivement minérale, déployée dans l’excès continu de son métal, Corinne Mercadier choisit toitures célestes et revers, de celles qui bordent façon ourlet le déambulatoire du Cloître, ou l’extrados des Prêcheurs, et les degrés de Montmajour ; et ce par nature, une sorte d’évidence qui la porte continuellement, que ce soit à Bages, au bord de cet étang évanoui, lieu de son précédent travail, ou cette fois encore, très exactement là « où commence le ciel »[i]…
Pavement principal, le polyptyque des Prêcheurs, déplié en cinq actes, dit d’emblée que tout ici est affaire de membrane et de géométrie : le mercure du ciel moulé à la forme du toit, les pans mêlés du revers de la voûte, montant et descendant, autant mer que vaisseau, et le va-et-vient du diaphragme en clé de voûte du ventre. On retrouve, comme si souvent dans les photographies de l’artiste, ce remous du premier plan, comble et mat, susceptible de déversement, et qui ici s’emplit au fur et à mesure que se vide la couleur.
Une géométrie déployée en exèdres, trapèzes, polyèdres, nervures, déclivités, mais extrêmement résistante, têtue, compacte (le contraire d’un feuilleté), dévidant voiles, écrans, palmes, baleines, battements : c’est cet espace que visite, hanneton idéal, le vol des livres et des phylactères apparus dans l’image.
Leurs matières comme leurs formes – tulles, feuilles d’or, rubans, miroirs, triptyques,  calligraphies célestes – y convoquent sur la pointe des pieds une histoire merveilleuse de la peinture, primitive, innocente, tout juste là en train de s’inventer. C’est ainsi que s’inclinaient les lys dans les tableaux de Simone Martini…
Au-dessus du corps de la voûte, si longuement bercé, ployé, porté, frotté, vêtu, de quoi est fait réellement ce vol, qui fait tenir l’ensemble (le temps, l’espace, forcément), l’agite comme une crème, mais surtout livre la matière même du monde ? A quoi peut-il tenir, depuis le moment où le porte l’orante, sur la première image du polyptyque, et que déjà les feuilles entre ses mains échappent à la forme du livre ?
Est-il question de lenteur, ou plus exactement de ralenti ? Mais l’aile en suspension, membrane mystérieusement plus lourde et dense que la pierre, sur les degrés inachevés de Montmajour, dément.
Sommes-nous à cet endroit du rêve où viennent se résoudre l’ascension et la chute ? Mais rien pour indiquer ici l’existence de la gravité…
Cette peau forme comme un théâtre, où volent les pensées et les ombres, où naissent et s’évanouissent, dépliées de l’embrasure des portes et des passerelles crénelées, des silhouettes qui dans les tragédies antiques eussent pu être aussi celles des Erinyes.
Ces formes déployées, qui affleurent soudain mais ont toujours été là, ce virage de l’air, ce remous qui ne dépend pas d’elles, c’est l’apparition dans la scène d’un temps qui n’est ni celui de la pierre ni celui des personnages, qui ne se mesure pas aux ombres, ni aux souvenirs, quelque chose qui n’est pas dit, seulement effleuré, quelque chose tout de même que la peau, mais celle le long du cou et très près de l’oreille, parviendrait à percevoir.
Quelque part au-dessus des toits, La « Suite d’Arles » lève, tout juste tenue au dessin de la chaise, fragile comme un jouet, distraite de l’intimité même de la joue de celle qui lit, couchée à fleur de toit, et le mystère qui s’y joue ploie à la forme d’un corps les feuilles qui s’envolent.

[i] Titre du livre de C.M. paru en 1996 aux éditions Filigranes


Précédent 12 / 16 Suivant