Ce texte a été écrit à l'occasion de l'exposition "Sur les routes", Musée de l'image d'Epinal, 2010, Commissaire Martine Sadion.

Ils sont là, presque en file indienne, entre deux eaux, entre deux mondes. Le chemin, parfaitement rectiligne est étroit. C’est une ligne qui sépare et relie, qui ligature ce paysage horizontal où l’eau et la terre menacent de se fondre à la surface granuleuse de l’image. Qui sont-ils ? On ne saurait même les compter avec précision tant ils font masse. Leurs ombres, au contraire, s’étirent, parallèles, sagement rangées, assujetties à cette lumière qui, dans les peintures métaphysiques de Giorgio de Chirico, confère au banal une étrangeté mystérieuse et au temps un étirement languissant. Cet instantané n’est pas un arrêt mais une suspension du temps, une figuration de sa condensation. Corinne Mercadier aspire à réaliser des images fixes capables de contenir l’image d’avant et celle d’après, passé et futur immédiats rassemblés. Cette épaisseur du présent qui déborde dans l’advenu et l’à - venir est rendue sensible par la matière de l’image, coulée minérale qui pétrifie la scène, lui donne son caractère emblématique, sa vérité d’image mentale. Cette vérité est celle des contes et n’a que faire du réalisme. Au temps de la fiction, vient se superposer celui de l’énonciation : cette matière dense, générée par une succession d’images rephotographiées, implique la durée dans sa réalisation - même. Tant il est vrai qu’en photographie le résultat ne saurait seul compter : le processus d’obtention de l’image est partie prenante de son sens.

Ils sont là, l’un derrière l’autre, ou peut-être par couples, mais de dos, tous. Que peut-on ressentir pour des anonymes dont on ignore même le visage ? Que rechercher ? Ni psychologie ni identité sociale à décrypter ; rien que des présences impliquées dans une action hypothétique. Les personnages de Corinne Mercadier sont ainsi : des silhouettes, des ombres, un peuple muet sur lequel chacun peut projeter ses fantasmes, ses souvenirs, une histoire. Ils donnent l’échelle de leur environnement, comme dans les gravures ou les photographies anciennes de monuments antiques. Effectivement, l’homme est bien la mesure de cet univers issu de ses rêves. Image ouverte, du fait de son minimalisme qu’accentue l’emploi du noir et blanc ; d’autant plus dense et aiguë qu’elle est imprécise ; image capable d’évoquer un fait banal et minuscule en lui insufflant la dimension d’un mythe méditerranéen. Son auteur excelle à ces retournements, à faire coexister les contraires en jouant de leur tension ; comme elle s’ingénie malicieusement à recycler les éléments de sa propre vie en matériaux de ses fictions : à faire de ses lieux familiers des décors irréels, de ses proches des fantômes, à donner au soleil du Midi l’éclat noir d’un certain Paysage (1953) de Nicolas de Staël.
Ils sont là, marcheurs prisonniers de cette oblique étroite, tendue entre premier et arrière plan. Comme le couteau posé de biais sur la table dans les natures mortes, elle a pour fonction de suggérer la troisième dimension. Mais elle en introduit ici une quatrième, temporelle, en reliant simultanément l’ici/maintenant au là-bas/plus tard. La promenade au bord de l’eau se fait destin et notre oblique, trajectoire à accomplir. La voici lancée vers un point de l’horizon devenu dénouement, cible immanquable, dans l’immobilité minérale du paysage. irruption scandaleuse au sein d’un monde carroyé où règne l’orthodoxie de l’orthogonal. Biffure dans la page, blanche de sable et de sel. Chez Corinne Mercadier, la géométrie est d’abord une pratique spirituelle.
Jean-christian Fleury


Précédent 8 / 16 Suivant